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Des vagues en l’âme

(nouvelle)

Episode I – à marée descendante
Je suis triste comme le temps, je suis gris comme les nuages qui obscurcissent le ciel en cette fin d’après-midi orageuse d’été.
J’ai envie de prendre le vent du large, de m’incarner en goéland, de n’être plus qu’un oiseau de passage, de disparaître dans le déchaînement des éléments, de me dissoudre dans l’eau iodée de cet océan qui m’attire, de lui rendre les cellules à l’origine de ma vie.
J’ai la tête à l’envers, pour moi, c’est l’hiver en cette fin d’été.
A la rigueur des rochers et à la vigueur des tempêtes, je croise sur ma route des femmes, hélas souvent des îles endurcies qui rêvent d’autarcie. Souvent empreintes de cette austérité qui forge les caractères de la couleur des terres brûlées, de la tourbe des terres d’Ecosse.
Quand sa jeunesse fiche le camp, à la fois sournoisement, lentement et aussi si vite, avec l’âge vieillissant, on se garde bien involontairement sa solitude, on comprend souvent trop tard que l’on n’est plus l’objet de sollicitudes spontanées, comme un chanteur abandonné, un clown oublié, un auteur sans plume, un compositeur sans inspiration.
Et l’on passe, comme ça, de longs moments, le nez plongé dans un seau de souvenirs quand plus personne n’a de quoi vous faire rire ni même sourire, rien à partager.
Je ne sais pas pourquoi j’écris autant, comme si c’était important, comme si je me battais contre le temps qui s’enfuit emporté par le vent.
Comme si c’était un moyen de survie alors que la vie ne semble plus guère m’intriguer ni m’intéresser.
Relents de fatuité à s’imaginer peut-être dans l’obligation de passer un relais savant aux autres, un bout de sa notoriété à sa descendance, un soupçon de lumière aux gens en désespérance, un peu d’expérience aux hommes en devenir. Mais l’écrivain est fatigué.
L’automne va envelopper de brouillard la fin de l’été comme l’indifférence a couvert le mausolée de mes regrets.

Je me suis séparé d’Isabelle voilà quelques mois déjà, que me reste-t-il donc ?
Balloté entre le désir sourdement enfoui d’une plus jeune et le besoin de me sentir rassuré, j’avais préféré vivre avec Isabelle. Elle était plus âgée que moi, toujours jeune d’allure, parfois trop, elle n’acceptait pas que les ans s’égrènent aussi vite au gré des sempiternels calendriers couverts de chats et de chiens qu’à son goût le postier semblait lui proposer de plus en plus souvent comme si le temps se compressait.
Elle me rassurait un peu comme une mère que je n’ai plus et à la fois m’insupportait par son autorité presque maladive, elle était possessive. L’artiste que je suis a besoin d’être libre dans sa tête, seule condition requise pour conserver la fécondité de sa créativité, assurer la capture au filet à papillons des inspirations éphémères finalement épinglées sur un vieux cahier jauni.
J’ai décidé un jour, comme ça, sur un coup de tête, un mot de trop, une pensée de travers, de reprendre le chemin de ma liberté en me conseillant bien sagement de prendre garde à ne pas tomber dans le traquenard des démons de ma faible condition masculine. La vie avec les femmes avait été pour moi un drôle de charivari bien difficile malgré ma condition confortable, et peut-être aussi à cause de ça.

Episode II – la mer est étale
Situation banale, il n’y avait rien de particulier ce jour là, rien de prévu, rien d’imprévu à priori non plus, que du commun, du ménager, de l’utile sans agréable.
Du quotidien sans attrait, le pain chez le boulanger, le café avec le voisin, les infos à la télé, toujours aussi peu objectives et aussi peu réjouissantes, les fleurs à arroser et les courses au supermarché.
Tiens ! Parlons-en du supermarché. Sinistre tourniquet avaleur provisoire de nos ennuis récurrents, nouvel amphithéâtre des joutes épiques entre les promotions de tous poils bien souvent inutiles et parfois alléchantes jusqu’à ce que le portefeuille du consommateur lambda crie grâce, jusqu’à ce que la carte bancaire en soit cramoisie.
Nouvelle scène de la comédie humaine, Balzac s’en serait régalé.
Je me l’imagine bien celui-là avec une carte bancaire, lui qui était poursuivi par une horde d’huissiers !
Que de temps perdu à remplir et vider plusieurs fois un chariot parfois peu roulant, charger le coffre de la voiture que l’on ne retrouve pas sur le parking. Merci au passage à la télécommande qui me sauve de mon Alzheimerie quand les piles ne sont pas en panne.
Avec le sempiternel trajet du retour à la maison où l’on décharge finalement le coffre de la voiture qui expire un gémissement pneumatique de plaisir à se sentir brutalement allégée et libérée de ces obligations forcées., la remontée et le rangement de tous ces objets plus ou moins nécessaires, avec l’éternel juron du « merde, j’ai oublié ci, j’ai oublié ça ! ».
Comme d’habitude, tu avais tout noté ou presque !

Dans ce désert d’anonymats multipliés, j’aurais plutôt préféré entendre, à défaut d’écouter, un boléro de Ravel, cette étourdissante rengaine au crescendo prégnant, en lieu et place de cette soupe sauvagement rythmée au son de guitares électriques écorchées, aux paroles affligeantes de tartuferie et aux relents de fleur de guimauve, interprétée par une chanteuse qui, soi-disant, avait du talent.
Je ne sais pas pourquoi, ce soir-là, peut-être attiré par une libido contenue par mon récent échec sentimental, je me suis dit que j’irai bien passer ma soirée dans un piano bar ou une quelconque boîte de nuit. Quand l’esprit reptilien se réveille, rien ne retient les vieilles turpitudes, le vieux lion repart en chasse.

Episode III – naufrage de l’âme
19h30 - planté devant mon PC, je déroule les news toutes aussi banales et insipides les unes que les autres par ces temps ou le superflu est plus indispensable que le vital, où les gamins n’ont jamais su que la réalité était en dehors de leur Nintendo et les économistes en dehors de la bourse.
Reniflant les nouvelles de mon patelin, je tombe net sur un article évoquant la chanteuse responsable de mes chimères pendant mes courses au supermarché. Effectivement, la belle a du chien ! Une belle voix aussi. C’est tentant, elle se produit ce soir au cabaret de la Voix des Anges. Enfin, pour une voix d’ange, elle, il ne faut pas exagérer quand même.
Allé, tiens ça va me changer les idées.
Après avoir avalé une pizza commandée chez le pizzaiolo du coin, pris une bonne douche, m’être arrosé d’une bonne giclée de parfum musqué, le paumé que je suis redevenu va chercher à passer une soirée, certes peu intellectuelle, mais qui au moins aura le mérite de lui changer les idées.
D’idées noires en idées roses, je préfère la deuxième proposition même si ce n’est pas une fin en soi, bien évidemment.
Je range ma Mercédès sur le parking de la Voix des Anges, un peu à la bourre. Saloperie d’internet, je ne peux jamais en décoller à temps, un vrai fléau cette informatique !
Le grand Pierre, le videur de service et ami d’enfance, me fait un clin d’œil quand j’arrive près de l’entrée illuminée de mille néons.
Alors Louis, tu viens draguer dans le coin ce soir ? Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas vu ici.
Oui lui répondis-je, j’ai appris qu’une chanteuse soit disant de talent se produisait ce soir ici.
Bel organe ma foi, même si la quintessence de la musique ne lui est manifestement pas monté totalement au cerveau. Sans beaucoup de sentiments dans la voix, au moins elle fait vibrer les cordes !
Oui, et t’as vu ? Sacrément roulée la nana ! Je vais t’arranger ça.
La soirée se passa de façon agréable, offrant à la belle de mes oreilles un peu saturées de la Gibson déchainée de son guitariste et le non moins fort dévouement de son batteur, quelques bonnes coupes de champagne.
Quand on a un peu les moyens, c’est plus facile d’attirer les belles filles.

C’est ainsi qu’au hasard d’un supermarché et d’informations croisées sur la toile universelle de nos informations lapidaires éphémères et primaires, je fis la connaissance de Sophie, blonde plantureuse à la voix non moins généreuse, il faut le reconnaître.
Pour une fois qu’internet, cette toile pas toujours très propre tant elle est envahie de pervers arachnéens, me permet de rencontrer une belle créature en chair et en os, on verra pour les sentiments plus tard!
D’échanges banaux en rapprochements ponctuels à te faire vibrer plutôt le cerveau du bas que les testicules du haut, tu te retrouves ainsi, dans une boîte, à draguer la femelle de tes rêves libidineux, à l’inviter chez toi, ce qu’elle accepte au final assez facilement.
Tu te prends alors à te demander comment cela va se passer. Entre la fatigue du vieux cheval de labour fourbu et le regain du jeune vieux ravigoté, il va falloir assurer tes fantasmes mon petit père !

Episode IV - à marée remontante
Par cette triste journée d’automne, je me suis réfugié dans une lecture fiévreuse et je n’ai qu’une idée en tête, finir mes jours à l’ombre du même cocotier que celui photographié et collé sur le mur de ma piaule.
Avec un bon néon, je me crois dans les îles alors que la brume s’est durablement installée sur la ville, enveloppant tout ce petit monde caché de mystère dans un silence étouffé et absolu, occultant aux yeux de tous la misère des uns et les drames des autres, les joies des amours naissantes et les peines des ruptures déchirantes.

Comme un imbécile, je m’imagine qu’elle viendra bientôt me voir. Débile mon pauvre garçon. Même si elle a repris une fois contact avec toi, ce n’est pas la peine de rêver. Tu n’avais qu’à la garder même si tu ne l’aimais plus. Elle, elle serait restée pas très loin de toi, Isabelle. Comme un ange malheureusement bien trop gardien et trop envahissant. C’est vrai qu’au final, tu ne la supporterais plus du tout. Tu vois, rien que d’y penser, tu sais que ce n’est plus possible. Et après ce que tu lui as fait subir, il vaut mieux que tu l’oublies, ne lui en demande pas trop quand même.

J’attendais ainsi l’heure de mon rendez-vous littéraire, annoncé de longue date.
Pour moi, l’actualité littéraire, depuis quelques temps déjà, ce n’était plus forcément ma préoccupation quotidienne même si je lisais et écrivais encore beaucoup.
Le monde des nouveautés m’était devenu progressivement étranger, je m’étais sournoisement réfugié dans mon univers restreint et ma schizophrénie.
Je n’avais que des envies nécessaires à ma survie, j’aimais lire pour être encore parfois surpris, écrire pour mon sursis.

J’avais aussi un peu oublié que j’étais en prison depuis bientôt presque dix ans.

Ces écrivains que je devais rencontrer, avec d’autres codétenus, étaient en fait des visiteurs de nos désespoirs, ils venaient présenter leurs ouvrages à l’initiative du visiteur de prison qui venait régulièrement échanger avec moi, cet homme affable et cultivé avec qui je partageais la même passion du livre.

Dix ans plus tôt, … je me souviens ... Sophie … les attentes piétinantes sur le quai de la gare de Carcassonne, les rencontres fébriles et passionnées des amants qui semblent vivre le grand amour de leur vie.
Je l’avais aimée, je pensais que je sentais encore bon et j’avais remis une fleur entre mes dents.
Mais c’était la rencontre improbable entre une star naissante liée à une déchéance à très courte échéance et un vieux beau qui se croyait encore un possible Don Juan.
Au fil des jours je finis par haïr cette créature sortie d’une bande de comics où l’harmonie des couleurs d’un maquillage au pot de peinture tombait de plus en plus en parfaite et grotesque harmonie avec la vulgarité vestimentaire d’une prostituée de bas quartier, à la même vitesse que sa décadence artistique.
Le vieux beau n’a pas supporté de poursuivre une si bête destinée.
J’avais sombré dans l’alcool et Sophie me trompait effrontément avec quelques godelureaux.
De discussions insipides en conflits interminables, un jour, ce fût fatal, le coup est parti sans frémir, me libérant ainsi de ces années noires pour m’envoyer au final à l’ombre pour un bon moment.
Tout cela n’avait pas été très brillant, un sinistre passage de ma vie au niveau où les pigeons trouvent leur grain à moudre, de drague foireuse à une fin calamiteuse.
Une longue éclipse personnelle.
Adieu la belle, je t’aimais bien … en photo, je n’aurais jamais du chercher un point G que tu n’avais certainement même pas trouvé!
J’en avais pris pour 10 ans fermes, mon passé et les circonstances avaient quelque peu plaidé en ma faveur.

Sortant de ma cellule, accompagné de quelques colocataires de la Santé, je me suis donc approché des stands qui égayaient de leur variété ce hall habituellement sinistrement austère, qu’un jour, bientôt, j’arpenterai pour prendre la porte de la liberté, enfin, liberté pour quoi faire et pour qui?
J’ai repris ce plaisir de feuilleter furtivement quelques pages des ouvrages présentés.
J’aurai toujours cette émotion charnelle à palper ces feuilles de papier imprégnées de pensées, d’histoires et d’intimité, de vécu et d’imaginaire, imbibées de ces encres pénétrant les fibres végétales comme les veines le sont par le sang de la vie.
Je ne sais pas pourquoi j’ai jeté plutôt mon dévolu sur la couverture de l’ouvrage déposé là, une œuvre sur les grands poètes et chanteurs du vingtième siècle, sympa, intéressant, attirant, pourquoi pas. Cela réveillait soudain en moi un flot de souvenirs de jeunesse, les joutes oratoires entre copains de lycée, les soirées à la guitare à chanter. Du Ferrat, du Brassens, du Brel, du Ferré et aussi du Dylan, du Cohen, et tant d’autres… Sans compter la copine qui s’échinait à s’essayer à chanter comme Joan Baez et dont la voix s’écrasait inexorablement sur le plafond d’un mi trop haut.
J’achetais le bouquin. Et tant que l’auteur était là, ne serait-ce que par devoir entre confrères, je m’empressais de vouloir faire sa connaissance.
C’est ainsi qu’au rayon des permissions accordées, je la regardais dédicacer ses bouquins.
Je ne la connaissais ni d’Eve ni d’Adam.
Relevant mes yeux, je croise les yeux de l’écrivaine, empreints de ces bleus de mer un peu écumés par les ans, certainement proche de mon âge, au regard étonnamment jeune, artificiellement peu embellie car naturellement sans fard ni tricherie, de celles qui se savent ce qu’elles sont, vivantes mais simples passagères pour une croisière sur le bateau de la vie.
Elsa, c’était son prénom, heureux hasards des prénoms à unir.
Nous entreprîmes de discuter de tout et aussi beaucoup de rien, parfois comme de simples gosses abandonnés dans leur cour de récréation à se raconter des histoires improbables.

J’ai alors subi les assauts d’une attaque aérienne, d’un débarquement massif sur la plage de mon ennui et de ma déraison, incendié des lames d’eau du feu de la passion, je suis tombé en vrille comme un avion descendu par une DCA déchaînée.
J’étais rendu à l’hôpital de mes espoirs déçus, aux petits soins d’une infirmière du cœur qui panse les plaies du vieux guerrier.
Une vague déferlante et hurlante venait de s’écraser sur les rochers et le sable de mes amours endormies et exsangues, avec une intensité et une violence inouïes.
J’étais soudain redevenu le Petit Prince découvrant le monde et l’univers en suivant l’allumeur de réverbères, devenu un Pierrot enfin heureux essuyant la dernière larme qui lui tombait sur la joue, révélé comme un Pinocchio qui retrouve son père dans le ventre d’une baleine.

A ma sortie de prison, je retrouvais Elsa.
Tu es bien vivante, comme moi, toi, ma belle rescapée de multiples naufrages.
La dernière vague arrive, il nous suffit de bien en prendre le rouleau pour qu’il nous porte jusqu’à elle.
Ecarte tes jambes et ouvre-toi toute entière que nous te pénétrions au fond de ton âme, la Vie !

Epilogue
Au coucher du soleil, on pouvait les voir se promener main dans la main sur fond d’océan dans le pourpre des nuages qui s’assoupissaient à l’horizon de leurs derniers beaux jours, devant les rouleaux des dernières vagues diurnes perpétuées dans la nuit d’une imperceptible lueur et bercées d’une persistante rumeur.
Lorsque leur amour s’est éteint par manque de souffle, comme la vague se meurt sur la plage, sur leur épitaphe, on pouvait lire « Que serais-je sans toi ? ».
Louis avait enfin trouvé son Elsa comme Aragon sa Triolet.
Louis avait fait graver en dessous « Un lampadaire qui s’éteint au bout de la rue, c’est un nouveau jour qui s’éclaire d’aube », était-ce son éternel optimisme subconscient posé sur un naturel apparemment pessimiste qui lui avait dicté cela ?

A toi qui lis cette histoire, n’oublie pas que la vie vaut le coup d’être vécue ne serait-ce que pour un jour de véritable bonheur, quelques heures de communion intense avec ceux qui sauront partager ton amour.
Le premier assaut de la marée montante écrase les châteaux de sable, la retraite des flots à marée basse permet de les reconstruire.
Ainsi va la vie, sans fin, en éternel recommencement, c’est une vague qui échoue sur la grève pour renaître au large.


19 janvier 2012

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